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Lettre ouverte aux (futurs) argentistes
Vous témoignez
Les photographes sont tous C H A R L I E

Dans cette page, je vais essayer de vous faire prendre conscience d'un aspect capital pour la bonne photographie. Ce concept va à l'encontre de ce que la publicité des fabricants de matériel photographique nous acène depuis des décennies, de même, il va à l'encontre de la fureur du monde moderne et également à l'encontre de ce que la photographie numérique associée à l'internet a réussi à encrer dans notre façon de photographier aujourd'hui !...

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Bienvenue dans la zénitude en photographie... La vitesse tue...
Quelques recettes de photographie lente La patience est mère de réussite
On dit que le matériel n'est rien Et le sujet alors ?
Comment ralentir et aimer (plus) la photographie ?  


BIENVENUE DANS LA ZÉNITUDE EN PHOTOGRAPHIE

En ce XXIème siècle, il serait grand temps d'envisager une révolution dans notre façon -que l'on nous impose- de voir la photographie !... Depuis les années 1980, le monde du matériel photographique n'a eu qu'une seule obsession : toujours plus, toujours plus vite... On a motorisé les boîtiers reflex petit format à 3, puis 5, puis 8 images/secondes, à combien en-est-on arrivé aujourd'hui ? 10 ? 20 ? Je n'en sais même rien... En plus, les buffers de nos boîtiers numériques sont gigantesques, nos cartes mémoires sont gigantesques, nos modems sont hyper véloces, donc, si on veut photographier aujourd'hui, il faut (et il suffit) de courir, de tirer une rafale de 100 images et de tout télécharger à la vitesse de la lumière vers les disques durs des réseaux sociaux. Conclusion : on ne regarde plus, on ne voit même plus ce qui nous entoure, on photographie comme les robots des sondes spatiales, sans savoir ce que l'on fait et on transmet tout direction la terre... il se trouvera bien quelqu'un d'autre pour faire le tri !... Mais où est la créativité, où est le plaisir dans tout cela ? Peut-on seulement encore parler d'acte photographique ? Je dirais bien que non !... Oh, je ne jette pas la pierre aux photographes numéristes, les argentistes ont également été pollués et réagissent pareillement (en moins pire puisque les films n'ont pas les capacités des cartes mémoires !...).

Faire de la photographie lente signifie simplement se sensibiliser à l'acte de photographier. Retrouver cet acte pur et, enfin, retrouver le plaisir de photographier, retrouver le plaisir de l'image créée, retrouver le plaisir de l'image regardée, retrouver le plaisir de revivre ses images en les observant !... Les philosophes de l'antiquité disaient déjà que le bonheur était de prendre conscience de ce que l'on fait au moment où on le fait... Ils avaient tellement raison... Prenons donc conscience, en composant nos images dans nos viseurs, que nous faisons de la photographie et que nous faisons de notre mieux pour faire de la bonne photographie ! La photographie lente doit permettre de réfléchir sa photographie plutôt que de courir dans tous les sens, comme des déments... Elle permet d'arrêter ce mouvement qui met en danger aussi bien le photographe, que le sujet, que la photographie elle-même... La photographie lente offre la chance aux photographes argentistes, mais également numéristes (smartphonographistes également !) de penser leur photographie puisqu'il n'est nullement question de matériel, cela concerne autant les possesseurs d'appareils simples, de compacts, de reflex, de petit, de moyen ou de grand format, de polaroïd que de smartphone ou de tablette.

En photographie lente, la prise de conscience est la clé. Ce n'est pas parce qu'elle est dite lente que cette photographie impose de réfréner ses reflexes et sa rapidité de réaction face à l'évènement, elle n'impose pas la prise de vue posée, la nature morte et le paysage !... Par contre, elle nous impose de réfléchir et prévisualiser ce que sera notre future image plutôt que de shooter impulsivement !... Shooter à la va vite va nous clouer devant l'ordinateur dans l'espoir de sauver quelques clichés et ainsi nous mécaniser un peu plus, alors que la prévisualisation nous permettra de délaisser l'ordinateur au profit de la création et du plaisir de créer.

La photographie lente est un remède à la folie de la surenchère, aux diktats des médias, de la pub et de la télévision qui nous poussent à remplir les cartes mémoires et à ne même pas voir le vrai sujet intéressant que l'on a pourtant devant les yeux...

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LA VITESSE TUE

Cela pourrait être un slogan de la prévention routière, mais en photo, comme en voiture, si l'acte photographique n'est pas réfléchi, il peut mener à la catastrophe... J'ai déjà parlé dans une autre de mes pages d'exemples réels de photographes amateurs qui se sont fait tués par des animaux sauvages puisque l'obligation de shooter vite leur a fait oublier la plus minime des prudences... En s'adonnant à la photo lente, ces mêmes amateurs auraient cherché et trouvé des moyens sécuritaires de faire des images probablement meilleures que celles qu'ils auraient pu obtenir si leur accident n'avait pas eu lieu !...

Mais même sans parler de telles funestes extrémités, la photographie lente permettra de créer de superbes images de personnages auprès desquels on se sera humainement engagé alors que la photographie de grande consommation ne permettra d'obtenir, au mieux, que des images sans âme à la manière de celles des paparazzis...

Donc, même si la vitesse ne tue pas le photographe, elle tuera à coup sûr la qualité de ses photographies.

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QUELQUES RECETTES DE PHOTOGRAPHIE LENTE

Quelques grands noms de la photographie, pour ne pas dire tous (vu le nombre d'images non traitées accumulées et découvertes après le décès des auteurs), développaient leurs films et les abandonnaient plusieurs mois ou plusieurs années avant de décider de les tirer... afin de pouvoir murir inconsciemment la création de l'image finale... Bien sûr, cette recette ne peut être généralisée aux amateurs que nous sommes, trop impatients de découvrir les merveilles de nos shootings à peine achevés...

Si un sujet ou une situation nous surexcite, il y a 100% de chance de louper tout son shooting. Autant poser son matériel et se calmer avant d'envisager la prise de vue. Ralentir pour faire de la photographie lente...

Quand vous cherchez un sujet, ne courez pas dans tous les sens. Limitez les endroits de recherche au minimum, posez-vous, imprégnez-vous de ce qui vous entoure et après un certain temps, lorsque votre esprit sera bien ouvert et bien réceptif, des centaines de sujets vous apparaîtront là où, ne serait-ce qu'une demi heure plus tôt, vous n'aviez rien repéré. La photographie lente c'est explorer doucement et en profondeur les lieux et les gens... Mais j'en ai déjà parlé dans d'autres pages il me semble...

Ne vous focalisez pas sur les choses que vous adorez... Laissez-vous imprégner sans préjugé de ce qui se présentera à vous... ce sont ces sujets que vous réussirez le mieux...

Bien que je répète à longueur de pages qu'il faut toujours avoir un appareil avec soi, en photographie lente, c'est moins indispensable. Un bloc note ou un dictaphone pourront parfaitement retenir une chose ou un lieu qui vous aura interpelé et que vous pourrez retrouver à une autre occasion pour créer LA photo... Dans l'intervalle, l'image aura mûri en vous...

Même quand vous aurez trouvé votre sujet, ne sautez pas sur votre boîtier (sauf s'il s'agit d'un sujet aussi intéressant que furtif !)... imaginez-vous faire de la photo avec une chambre photographique grand format. Une fois le sujet trouvé, il faut essayer de trouver le bon angle de prise de vue en essayant de prévisualiser la future image, il faut installer son trépied (oui, en grand format le trépied est de rigueur !), il faut se couvrir d'une couverture noire afin d'effectuer la mise au point au quart de poil, il faut déterminer son diaphragme en fonction de la profondeur de champ souhaitée, déterminer la vitesse (avec un posemètre à main !), installer sa plaque et, seulement, déclencher... C'est tout ce cheminement long et rigoureux qui fait que le nombre de clichés en grand format est faible et que leur qualité est grande !... Pour ceux qui ont la possibilité de faire du moyen format cubique, la démarche peut être exactement la même, pour tous les autres (utilisateurs de petit format argentique ou numérique ou de smartphones/tablettes) ce sera un peu plus compliqué puisqu'il faudra s'astreindre à imaginer tout ce cérémonial... croyez-moi, c'est très possible, c'est même très facile !... En plus, rien ne vous empêche d'utiliser un trépied même si ce dernier n'est pas indispensable, rien ne vous empêche de débrayer l'autofocus, rien ne vous empêche de débrayer les automatismes, rien ne vous empêche d'utiliser une exposition manuelle... et même avec un smartphone (avec lequel rien n'est débrayable), vous réussirez à faire de la photographie lente !... Et vous verrez une rapide amélioration de la qualité de vos photos...

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LA PATIENCE EST MÈRE DE RÉUSSITE

La photo, c'est la lumière, tout le monde sait cela. Une bonne lumière est déjà un sésame pour une bonne photo. Mais qu'y a-t-il de plus inconstant que la lumière ? En moins d'une heure on peut passer d'une lumière immonde à une superbe lumière et retomber dans l'horreur la plus totale. Pourquoi je vous dis cela ? Tout simplement pour vous expliquer pourquoi j'ai découvert (attention : je n'ai pas dit "inventé", quelqu'un a probablement inventé le concept, je ne sais pas qui, moi j'ai probablement réinventé le fil à couper le beurre et c'est tout !) et pourquoi j'ai commencé à pratiquer la photographie lente.

Il y a très longtemps, bien avant l'invention de la photographie numérique, au beau milieu de l'Irlande, en zonant sur ces chemins de muletiers qu'ils appelaient des routes, je tombe sur un superbe château construit sur les bords d'un lac. Nous étions en fin d'après midi, le vent soufflait fort, créant de jolies vaguelettes sur l'étendue d'eau, le ciel était lourd et très menaçant, le soleil encore assez haut dans le ciel créait un joli contre jour peut-être gérable sans HDR (au labo sous agrandisseur à l'époque !). Bien sûr je me suis arrêté, j'ai arpenté de long en large pour trouver une bonne composition et j'ai tiré 3 clichés. Tout heureux, de retour vers la voiture, je découvre que je n'étais pas seul sur le site. Un autre photographe avait installé son énorme chambre grand format (tout de bois précieux construite, avec un superbe soufflet rouge...) face à ce beau spectacle. Faisait-il des photos ? Non ! Confortablement installé sur un tabouret pliant type tabouret de pêcheur, il prenait plaisir à un petit goûté, café thermos et gâteaux secs au pied de son matériel. Ce photographe ne photographiait pas, il tuait le temps... C'est tout, j'ai été amusé par la scène mais sans plus. J'ai quitté les lieux. Quelques temps plus tard, de retour chez moi, course folle direction mon laboratoire... développement des films... découverte de 3 négatifs totalement sans intérêt d'un superbe château irlandais au bord d'un lac... des heures de travail sous l'agrandisseur pour obtenir... rien !... Et c'est là que la scène du photographe gourmand m'est revenue et ne m'a jamais plus quitté depuis (!!!)... il avait tout compris ce mec, il ne se contentait pas de prendre un café, il avait prévisualisé, il avait anticipé qu'avec le temps, le soleil allait descendre un peu, que le ciel menaçant allait masquer -au moins partiellement- ce soleil qui causait trop de contre jour au moment où j'ai shooté... Ce photographe avait pris le temps de perdre 1 heure, 2 heures, plus peut-être, et lui, a certainement ramené un superbe cliché... Étais-je bête à l'époque... j'aurais du essayer de m'approcher de lui, j'aurais du essayer de discuter avec lui, il m'aurait peut-être appris quoi faire face à ce superbe panorama en devenir, lui avec sa chambre, moi avec mon reflex petit format, on aurait peut-être pu avoir tous les deux un cliché nous apportant joie et fierté... lui a certainement affiché le sien dans son salon, moi, il ne me reste que ce souvenir amer !...

Et oui, tout cela pour vous faire comprendre que si tout photographe qui se respecte sait que son principal accessoire de prise de vue est une bonne paire de chaussures, il doit aussi s'équiper d'une bonne dose de patience. Étudier un sujet, étudier une composition c'est très bien, encore faut-il savoir étudier l'évolution de son sujet dans le temps, ne pas craindre de trainer des heures plus ou moins immobile en espérant que le sujet tel qu'on le prévisualise se présente, quitte a avoir perdu des heures pour rien, voilà le secret de la réussite. Cette expérience douloureuse a eu du bon, aujourd'hui la photographie lente fait partie de mon attirail de photographe amateur !...

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ON DIT QUE LE MATÉRIEL N'EST RIEN

Comme je l'ai souligné plus haut, la photographie lente n'est pas une question de matériel... elle se pratique avec absolument n'importe quel système permettant de créer une image. Bien sûr, les systèmes obligeant à prendre son temps sont mieux adaptés à ce style, mais il est possible de prendre son temps avec n'importe quoi.

Puisqu'il s'agit de mon site, je ne puis vous parler que de mon expérience... à moins qu'un de mes lecteurs souhaite faire partager sa propre expérience en la matière. Donc, personnellement, si j'ai pris conscience de l'importance de la photographie lente alors que je ne possédais qu'un reflex petit format argentique, ce n'est qu'à la découverte de mon premier reflex moyen format cubique que j'ai compris la quintessence de la photographie lente... En effet, même si la pratique du moyen format cubique est moins complexe que la pratique du grand format, sa mise en œuvre est assez proche !... Et, avec le temps, j'ai fini par prendre conscience que ce n'était pas tant la difficulté de mise en œuvre du boîtier qui inclinait à la photographie lente mais plutôt la gestion du trépied, quel que soit le boîtier fixé dessus !... Donc, je vais un peu contredire l'article précédent, en affirmant que la photographie lente n'est effectivement pas une question de matériel, sous entendu boîtier et objectif, mais une question de matériel complémentaire avec en première ligne le trépied !... Quel que soit le boîtier à votre disposition, essayez de le fixer sur un trépied et vous verrez que votre réaction photographique par rapport à votre boîtier sera très différente !... Et si, en plus, un jour, vous réussissez à vous convaincre d'oublier le posemètre de votre boîtier (s'il en est équipé) au profit de l'évaluation au pif (méthode du f/16 ou sunny-16 en anglais) ou, éventuellement, du posemètre à main (spotmètre ou posemètre en lumière incidente), là, vous serez en plein dans le cadre de la photographie lente... Comme quoi, tout dépend de peu de chose...

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ET LE SUJET ALORS ?

Qu'importe le sujet !... S'il n'existe pas de matériel limitant, il existe encore moins de sujet limitant dès lors que l'on souhaite s'engager sur la voie de la photographie lente !...

J'ai déjà évoqué dans un article antérieur l'exemple de la photographie de paysage qui se prête merveilleusement bien à la photographie lente, mais il est loin d'être le seul !...

Penons la nature morte. Une nature morte de qualité est très difficile à réussir. Tout doit être parfait pour qu'une nature morte fonctionne : l'éclairage, l'équilibre des ombres et des lumières, l'équilibre des masses, les textures, la composition, l'atmosphère générale etc... c'est dire pourquoi ce genre photographique n'attire que peu de candidats parmi les amateurs... Et bien, après ce que je viens de lister, on peut comprendre que la nature morte soit LE sujet de prédilection de la photographie lente ! À tel point que même en utilisant le boîtier reflex numérique le plus véloce, il ne sera jamais possible de réussir une nature morte simplement en tirant une rafale d'une centaine d'images... Le trépied est obligatoire, le spotmètre est fortement recommandé, les études d'éclairages prennent des heures, la composition de la scène, totalement artificielle (créée de la main du photographe), demande également des heures de travail.

Mais ce n'est toujours pas fini : prenons la photographie de personnes. Qu'il s'agisse d'un portrait en studio, aussi travaillé qu'une nature morte, ou d'un portrait en pied en pleine nature, la photo volée pourra être drôle mais sera toujours sans intérêt !... On travaille avec un être humain, on n'est pas à la mine... il faut prendre le temps de faire connaissance, prendre le temps d'échanger des points de vue (ne serait-ce qu'au sujet des photos que l'on va créer ensemble)... Cette fois-ci le trépied n'est plus obligatoire, le posemètre déporté non plus, par contre utiliser la photo en rafale est le meilleur moyen de crisper son sujet (ne serait-ce que par le bruit causé par les chocs du miroir reflex) et donc de louper toutes les images... Il faut systématiquement créer un climat de confiance entre modèle et photographe pour réussir... et cela prend beaucoup de temps...

Quid de la photographie d'architecture ? Nous sommes presque dans le même cas de figure que dans le paysage, avec en plus une analyse très minutieuse à la recherche de l'absence de déformations des perspectives qui tueraient nos images. On peut faire de la photo d'architecture avec un reflex super rapide, mais malgré cela, il faut savoir prendre beaucoup de temps pour préparer son sujet...

La photographie de spectacle se doit d'être plus réactive. Certes. Mais là encore, si on doit avoir aiguisé nos reflexes pour réussir, il ne s'agit pas de tirer en continu, comme un malade, pour espérer réussir une image... Il faut prendre le temps d'analyser l'éclairage, les variations de ces éclairages, tant en couleur, qu'en intensité, qu'en direction... Il faut aussi suivre l'artiste de manière à éviter les grimaces disgracieuses, les visages cachés par les micros, et que sais-je encore... photographie lente indispensable.

Réfléchissez bien, quel que soit le style photographique, vous verrez que la photographie lente s'impose d'elle même. La photo sportive (et de reportage) ? Elles ne font pas exception... Même s'il est préférable d'utiliser des rafales impressionnantes pour espérer capturer l'instant magique, il devra systématiquement y avoir un long moment de recherche sur la configuration des lieux, sur sa localisation par rapport à l'action, sur les mouvements des sportifs dans l'espace, sur les difficultés d'éclairage, etc... Il est indispensable d'avoir des reflexes acérés pour réussir ce genre de photographies, mais il est également indispensable d'étudier à fond toutes les données de la scène où nous allons évoluer...

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COMMENT RALENTIR ET AIMER (PLUS) LA PHOTOGRAPHIE ?

Pour moi, la photographie est le plus souvent une activité solitaire. Parfois, c'est une véritable bénédiction. Tourner précautionneusement des bagues et actionner des boutons et manipuler un trépied peut être une expérience méditative. Être seul dans la nature ou anonyme dans une rue animée c'est s'immerger dans un sentiment confortable. Cela est particulièrement vrai lorsque la vie devient excessivement chaotique/oppressante. Et ce bonheur est particulièrement accessible lors de l'utilisation de vieux appareils mécaniques manuels, mais qui est tout aussi possible avec des appareils modernes utilisés en mode manuel strict. Mais parfois, il peut être intéressant de se stimuler en partant en groupe restreint faire de la photo cool...

Ce qui est vrai pour moi est certainement vrai pour beaucoup d'entre vous. Lessivé par la masse de travail, le stress professionnel et le coup de massue final quand les chaines info martèlent qu'il faut travailler plus parce qu'en France on ne fout rien (!), on en vient à ne plus espérer qu'une chose : se mettre au lit et se laisser partir... Trop de choses à faire, trop de fatigue, trop peu de temps, il ne nous reste plus qu'à nous évader dans une activité à contre-courant qui est bien plus productive que le non-agir ! Et la photographie telle que je l'entrevois ici est une activité qui va totalement dans ce sens...

Certes, le courage n'est pas toujours présent mais il y a toujours un ami photographe amateur dans le même désir et, à deux, on pourra toujours se stimuler l'un l'autre, prendre rendez-vous tel jour à telle heure pour se rendre à tel endroit et faire de la photo, ensemble.

Pour réussir cet exercice, oublier le sac photo, choisir un seul objectif et un seul boîtier (si on en possède plusieurs) et partir léger, l'esprit libre et le cœur léger.

Généralement, dans ce cas de figure, je jette mon dévolu sur mon Kowa six, mon Kiev-88 CM, mon Pentax K1000 ou mon Zorki-3C avec un objectif standard (80mm pour les 60x60, 50mm pour les autres) -pour une question de poids- et quelques films. L'ami qui m'accompagne le plus souvent n'est plus équipé qu'en numérique (mais je ne désespère pas de lui faire réessayer l'argentique, un jour !) et il sélectionne le plus souvent son mirrorless Fuji équipé d'un 35mm (standard) "rapide". Heureusement pour lui, formé à l'argentique, il a conservé ses habitudes de prises de vues en manuel, malgré un équipement numérique actuel.

Et chaque fois c'est pareil, c'est comme une ampoule qui s'allume, une lueur de la vieille excitation qui s'anime quelque part dans mon cerveau. Je me demande si je pourrai tirer quelque chose de mes vieilleries, ne vont-elles pas choisir ce jour de grande joie pour me lâcher ? Voilà une excitation que ne pourra jamais ressentir mon compère avec son boîtier neuf !... Je marque une pause et réalise que cette attente rare est au cœur de mon plaisir futur que seule la prise de vue manuelle avec un film peut apporter. Cela semble évident maintenant, mais l’enthousiasme vient du fait que je suis déjà impatient de voir les images créées lors de cette séance à venir. Et c'est un frisson qui a été perdu ces dernières années, avec l'arrivée du numérique. Mon camarade numérique, lui, contourne le problème de son appareil moderne en collant du gaffer son écran LCD arrière...

Nos sorties photo ont, au fil du temps, créé une sorte de rituel immuable : réveil aux premières lueurs de l'aube, rendez-vous dans un café pour un bon petit déjeuner pendant lequel nous parlons... photo ! Qu'as-tu fait en dernier ? Qu'espères-tu faire aujourd'hui ? As-tu entendu parler des dernières nouvelles du monde de la photo ? Discussions à bâtons rompus ? Non, pas vraiment ! C'est plutôt un temps de pause qui nous place en situation psychologique de zénitude pour entreprendre notre balade du jour, en pleine sérénité, hors tout stress... une mise en condition pour une créativité libre... C'est un très bon moment rare et précieux... C'est une expérience incroyablement libératrice...

Je me souviens, en particulier, d'une sortie en plein hiver. Il faisait tellement froid, au moins -10°C (je ne sais plus), le ciel était plombé, un vrai ciel de neige mais trop froid pour espérer des flocons, un vent glacial à décorner les bœufs, un temps à ne pas mettre un photographe dehors !... J'avais très envie d'annuler, mais cet exercice est tellement rare, tellement agréable et tellement formateur qu'il est impossible de se dégonfler  !...

Les piétons commencent à sortir, marchent dans les rues gelées, momifiés qu'ils sont dans leurs couches de vêtements. Ce jour de décembre (Noël n'était pas loin), le monde entier semblait s'être concerté pour sortir habillé en niveaux de gris... Cela signifie que l'on sera moins intéressé par la recherche de beaux paysages urbains et plus par les gens. Tout le monde porte des manteaux noirs, des bottes noires, des chapeaux noirs, et ils se fondent ou se détachent alternativement au milieu des gris sombres et des blancs lumineux des édifices de pierre. Cela me rend heureux de photographier avec des films en noir et blanc. En plus, cela nous remet à un niveau d'équilibre avec mon co-baladeur photographe qui devra créer du noir et blanc numérique... cela lui donnera au moins autant de travail (voire plus !) en rentrant que moi qui devrai développer et tirer mes négatifs...

Bien que complètement frigorifiés, nous prenons le temps pour photographier. Les boîtiers froids deviennent lourds, j'ai peur que le film durcisse et casse dans mon boîtier, j'ai peur que mon obturateur durcisse et ne me donne pas les vitesses que je lui demande... Mon voisin craint la création de givre sur son capteur, une panne de batterie subite... Je ne suis pas tout à fait sûr d’obtenir les photos comme je les imagine, mais je shoote quand même. En utilisant une vitesse d'obturation lente, j'essaie de capturer le mouvement des passants. La focale de 50 mm n'est pas la plus spectaculaire vu le nombre de passants, mais je ne me mets pas de pression pour créer une image étonnante, plusieurs bonnes images me suffiront. Je me rappelle que je ne suis là que pour m'amuser...

Nous décidons de nous diriger vers les bas quartiers, un de mes lieux de prédilection pour les images de rue. Il y a toujours des choses graphiques et intéressantes là-bas, surtout par mauvais temps... C'est l'un des endroits les plus intéressants pour la photo de rue, l'une des dernières poches de la ville qui n'a pas été complètement ou partiellement embourgeoisée et un monde tellement différent de celui auquel les gens des beaux quartiers sont habitués... On a l'impression de violer une propriété privée, inaccessible, inhospitalière, tout ce qui mérite une visite photographique, à mon avis.

En se promenant dans les rues, nous rencontrons les enseignes ethniques, des groupes de gens habillés différemment, des restaurants qui exhalent des arômes exotiques, nous commençons à être insensibles au froid. Au fur et à mesure que nous arpentons les rues et les ruelles, la conversation entre mon ami et moi ralentit et finit par cesser. Nos yeux sont grands ouverts, nous polarisons toute notre attention à la recherche de quelque chose d'intéressant à photographier. J'entends le bruit artificiel de miroir de son mirrorless dans un silence virtuel, et hop, une photo que n'importe quel geek (fana de téléphone) aimerait faire.

Tout en poursuivant notre périple, je croise un homme qui portait autour du cou une bonne centaine de chaines en or(?), un peu à la manière de mister T dans la série agence tous risques. Perdu dans un nuage de vapeur (venant de je ne sais où) et illuminé en 3/4 arrière, je me précipite sur mon appareil, je mets rapidement au point, je règle l'exposition à l'arrache, je suis repéré, je tire et... le gars me lance un regard noir... C'était une vraie armoire normande, je me suis dit qu'il allait me tuer... il s'est avancé vers moi, je lui ai expliqué que je faisais de la photo sur film (j'avais mon Kowa six, donc même s'il n'y connaissait rien il ne pouvait que me croire !), que je ne pouvais pas effacer l'image, que je n'étais pas un professionnel, que son image ne paraitrait nulle part, que son look était sympa et que je pourrai lui donner un tirage... il a laissé tomber... ouf... Le pire, c'est que l'exposition était nulle et que je n'ai même pas pu conserver l'image... dommage !...

Je pense que si je n'étais pas dans un état d'esprit zen, l'esprit léger et le cœur élargi, j'aurais eu une tête au carré et que j'aurais perdu mon Kowa six ! La lenteur et l'ouverture d'esprit sont contagieuses, le modèle (malgré lui) l'a ressenti et tout c'est bien terminé (sauf la photo !)...

Pourquoi je vous raconte tout ça ? La photo peut être considérée de deux manières différentes : shooter comme un malade pour rapporter des images ou un moyen de s'ouvrir à son environnement et aux autres en créant du beau à partir de ce qu'ils ont de plus beau à offrir. Dans le premier cas, c'est course, nervosité, stress, travail à la chaine (beaucoup, vite, bien si possible) et absence de plaisir. Dans l'autre cas, c'est tout le contraire (!), on se prépare à être ouvert à tout, on est calme, on va à la rencontre de l'autre (ou du lieu), on s'imprègne de nos sujets, on prend le temps de ne faire qu'un avec eux, on prend le temps de comprendre un lieu (et parfois une personne), on prend le temps d'imaginer une photographie, on essaye de prendre le temps de la préparer, de la construire et de l'exposer (je dis on essaye, car il est des cas -comme celui du mister T- où il faut faire l'image rapidement et ça ne change rien à la démarche !), on prend le temps de vivre la photo, on prend le temps de prendre plaisir à photographier, on prend le temps de s'amuser.
L'exemple de l'agression évitée est emblématique à mon avis, si j'avais fait de la photo "rapide" avec un boîtier numérique, j'aurais été vécu comme un paparazzi, le modèle se serait senti agressé et cela se serait probablement mal terminé, en faisant de la photo "lente", j'ai effectivement fait une photo sans autorisation, mais je n'ai pas violé l'espace personnel de mon sujet, tout au plus j'aurais volé son image... En plus, en étant calme, zen et lent, j'ai réussi à faire dégonfler (ou empêché d'envenimer) une situation potentiellement conflictuelle.

La lenteur en photographie ne présente donc que des avantages, avantage au moment de trouver un sujet, avantage au moment de créer une image, avantage au moment de rencontrer une personne ou un lieu, avantage au moment de lâcher prise dans une vie stressante, avantage au moment de se ressourcer, avantage au moment de progresser en compétences photographiques.

Si, après tout cela, vous n'êtes pas encore convaincu, il est grand temps d'essayer à votre tour !...

ATTENTION : L'ENSEMBLE DES TEXTES ET DES IMAGES EST PROTÉGÉ PAR UN COPYRIGHT DE THIERRY DELORRAINE POUR LE SITE www.thydelor.eu

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